"Chacun d'entre nous, pauvre fol, se donne sans même y penser le premier rôle dans sa vie. Il est troublant de se retrouver au second plan - que dis-je ? au troisième ! - dans celle des autres. Un personnage entre en scène, on ne sait pas d'où il vient, il dit sa réplique et repart, on ne sait pas où il va. Je me prenais pour un homme modeste : dès que je voyais mon nom sur la page, quelque chose s'éveillait en moi, une attente obscure qui me déplaisait, une tension toujours déçue car je n'étais, pour Emilienne, que le figurant fidèle qui remplit proprement son office. Elle ne s'arrête pour se questionner sur moi qu'une fois, et il me semble qu'elle se trompe. Mais que sait-on de soi ? "
On tisse parfois de drôles de liens avec les livres ... J'ai emprunté
Du Côté d'Ostende de
Jacqueline Harpman à une amie en août dernier, séduite par le titre car attirée depuis toujours par cette ville où nous allions nous rendre le jour même. Etrangement, le livre m'a résisté et je n'ai pas réussi à en dépasser la dixième page. Et puis, hier, juste parce que mon livre du moment n'entrait pas dans mon sac à main déjà bien plein, j'ai embarqué ce roman-ci pour m'occuper durant un trajet en train. Et je l'ai englouti.

Et j'en ressors toute chamboulée, me demandant qui de la mélancolie qui m'habite depuis hier ou de ce récit dans mon esprit était le premier. Etrange comme un roman qui d'abord nous indiffère devient soudain un coup de cœur sans qu'on s'y attende !

Alors que sa vieille amie Emilienne vient de mourir à ses côtés, Henri lit les carnets qu'elle lui a laissés et qui racontent sa vie. Il prend alors conscience que, quel que soit notre lien avec les autres, on ne joue jamais pour eux qu'un rôle de second plan. Il en vient à s'interroger sur sa propre vie, sur ce qu'il a été et ce qu'il a montré, sur la duplicité qu'il a toujours mis beaucoup de soin à mettre en œuvre afin de cacher son attrait pour les hommes. Henri se lance à son tour dans l'écriture de sa propre vie et ses souvenirs s'entremêlent au récit d'Emilienne.
Tous deux ont vécu dans une société mondaine faite de bienséance, de discrétion, de silences, de bonne moralité. Noble façade derrière laquelle les passions ont bousculé les âmes et les cœurs.
Du côté d'Ostende est un roman dans lequel les amours immorales se bousculent derrière les apparences bien comme il faut : adultères, amours impossibles voire interdites, homosexualité cachée, double vie fissurent à peine la lisse apparence des êtres jusqu'à ce que la mort brise les tabous et fasse surgir la tragédie.
Jacqueline Harpman adopte le style qui sied à cette bourgeoisie : élégant, elliptique, feutré, beau, tout simplement. Mais, à l'image des fêlures des personnages, cette langue magnifique se laisse parfois déborder par les émotions, par la cruauté des sentiments et alors un langage plus familier, plus âpre vient émailler certaines phrases. Dans la dernière partie du livre, notamment, le narrateur est comme un funambule qui tente de garder son équilibre : refusant de poursuivre cette comédie des apparences mais encore trop plein de retenue pour savoir (dé)livrer son cœur. Quel beau livre !
Jacqueline Harpman étant un écrivain (et une psychanalyste) belge, je classe ce roman dans la rubrique de la littérature étrangère.

4/50
Un roman très émouvant